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Jean Hausermann : avec l’IA, la technologie devient un enjeu de puissance

Jean Hausermann : avec l’IA, la technologie devient un enjeu de puissance

Amiral quatre étoiles, Jean Hausermann a passé 38 ans dans la Marine nationale, de la lutte anti-sous-marine aux plus hautes responsabilités militaires. Aujourd’hui Senior Advisor au BCG et instructeur à l’Institut des hautes études de défense nationale, il fait le pont entre le monde des armées et celui de l’entreprise. Dans ce deuxième épisode de Nostra, il décrypte le poids croissant de la technologie et de l’IA dans les rapports de force : logiciels, semi-conducteurs, data centers, énergie, câbles sous-marins, drones et technologies duales.

Benoît de La Porte

12

min de lecture

Jean Hausermann, amiral quatre étoiles et invité du podcast Nostra, échange sur l’intelligence artificielle, la défense et la souveraineté technologique.
Jean Hausermann, amiral quatre étoiles et invité du podcast Nostra, échange sur l’intelligence artificielle, la défense et la souveraineté technologique.

Jean Hausermann, amiral quatre étoiles et invité du deuxième épisode de Nostra, le podcast d’On train.

En bref

  • L’intelligence artificielle est aussi une infrastructure physique : elle dépend des puces, des data centers, de l’énergie et des réseaux qui transportent les données.

  • Les câbles sous-marins constituent une infrastructure critique de l’économie numérique et un enjeu croissant de souveraineté et de défense.

  • La souveraineté technologique ne signifie pas tout produire soi-même : elle consiste à identifier les dépendances que l’on accepte et celles que l’on ne peut plus se permettre.

  • Les technologies duales rapprochent désormais l’industrie civile et la défense, notamment autour des drones, de la data, de l’IA et des capteurs.

  • La France dispose d’une forte capacité d’innovation, mais le passage de la « pépite » à l’acteur industriel reste un défi de financement et d’industrialisation.

  • Face à des technologies qui évoluent en quelques mois, les armées doivent aussi repenser des cycles d’acquisition historiquement conçus pour des équipements exploités pendant plusieurs décennies.

Pendant 38 ans, Jean Hausermann a évolué dans un environnement où la technologie n’est jamais très loin des décisions opérationnelles.

Officier de la Marine nationale spécialisé dans la lutte anti-sous-marine, il a notamment appris à chercher ce qui ne se voit pas. Sous l’eau, pas d’observation directe : des capteurs recueillent des signaux, la donnée est analysée et permet de localiser un sous-marin. Une façon très concrète de mesurer ce que la technologie change sur le terrain.

Sa carrière l’a ensuite mené vers des fonctions de commandement et de hautes responsabilités militaires, jusqu’à l’inspection des armées. Depuis son départ de la Marine fin 2024, il travaille de l’autre côté de la passerelle : celui des entreprises. Senior Advisor au BCG sur des sujets liés notamment à la data, à l’IA et à la défense, il dirige également la majeure « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN.

Dans ce deuxième épisode de Nostra, nous avons voulu profiter de ce double regard pour comprendre comment la technologie redessine les rapports de force. Et surtout revenir à ce qu’on oublie facilement lorsqu’on parle d’IA et de numérique : derrière les logiciels, il y a des infrastructures, des ressources et des choix industriels.

C’est là que commencent les questions de souveraineté.

L’IA a une infrastructure physique

Derrière les modèles, des usines, des puces et de l’électricité

Lorsqu’on parle d’intelligence artificielle, le débat se concentre souvent sur les modèles : ChatGPT, Claude, Gemini, Mistral et les laboratoires qui les développent.

Mais cette couche logicielle masque une réalité beaucoup plus matérielle.

Pour entraîner et faire fonctionner ces modèles, il faut des centres de données. Ces centres de données ont besoin de processeurs et de semi-conducteurs. Ils consomment de grandes quantités d’électricité. Ils doivent être refroidis. Et les données qu’ils produisent et exploitent doivent circuler à travers des infrastructures de télécommunications.

L’IA n’a donc rien d’immatériel. Elle dépend de lieux, de ressources, d’infrastructures et d’acteurs bien identifiés.

Pour l’amiral, dès lors qu’une technologie devient un facteur de puissance, elle entre nécessairement dans le champ géopolitique. La stratégie ne peut donc plus être uniquement militaire : elle devient industrielle, technologique, énergétique et financière.

L’IA en offre aujourd’hui l’une des illustrations les plus spectaculaires.

L’énergie, un avantage français à ne pas négliger

Dans cette nouvelle équation, l’électricité retrouve notamment une importance stratégique.

Un data center ne se définit plus seulement par sa capacité informatique. Sa puissance électrique devient elle-même un indicateur essentiel de sa taille.

Cela replace la France dans une position particulière.

Grâce à son parc nucléaire, complété par une production renouvelable, le pays dispose d’une électricité relativement abondante et décarbonée. À mesure que les besoins de calcul augmentent, cette capacité énergétique peut devenir un avantage industriel.

Mais disposer d’électricité ne suffit pas.

La souveraineté technologique se joue désormais sur toute une chaîne : produire l’énergie, accueillir les infrastructures, accéder aux processeurs, maîtriser les données et disposer des logiciels capables de les exploiter.

Et au milieu de cette chaîne se trouve une infrastructure dont le grand public mesure encore mal l’importance : les câbles sous-marins.

Sous les océans, les autoroutes invisibles de nos données

Les câbles sous-marins sont devenus des infrastructures critiques

Internet donne l’impression d’un monde immatériel.

Pourtant, l’essentiel des échanges internationaux de données repose sur une infrastructure extraordinairement concrète : des câbles de fibre optique posés au fond des océans.

Certains États dépendent d’un nombre très limité de connexions. Endommager un câble peut alors perturber l’accès à Internet et, avec lui, une partie de l’activité économique.

Dès lors, ces câbles ne sont plus de simples infrastructures de télécommunications. Ils deviennent des actifs stratégiques.

La guerre en Ukraine a contribué à remettre la vulnérabilité des infrastructures sous-marines au premier plan. Mais pour les marins, le sujet n’a rien de nouveau : surveiller les fonds océaniques, détecter une activité anormale et protéger des infrastructures critiques font désormais partie d’un continuum où enjeux civils et militaires se rencontrent.

Drones sous-marins, capteurs et demain technologies quantiques participent ainsi à la surveillance de ce nouvel espace stratégique.

Marseille, un carrefour numérique autant que maritime

La France possède ici un avantage géographique et industriel souvent méconnu.

Les câbles doivent rejoindre la terre en certains points précis : les points d’atterrage. Ces lieux concentrent naturellement les flux et deviennent particulièrement stratégiques.

Marseille en constitue un exemple emblématique. Sa position en Méditerranée en fait un point de connexion majeur entre l’Europe et plusieurs grandes routes numériques internationales.

Cette concentration attire à son tour les data centers.

Cette concentration de câbles explique aussi l’implantation de nombreux data centers à Marseille. Plus les données convergent vers un même point, plus il devient intéressant de rapprocher les capacités de calcul. Et plus cet endroit devient stratégique.

La France dispose également d’un savoir-faire dans la pose et la maintenance des câbles, avec des navires capables d’intervenir lorsqu’une liaison est endommagée.

Dans l’économie numérique, la puissance se mesure donc aussi au fond des océans.

La souveraineté n’est pas l’autarcie

Tout maîtriser est impossible

Faut-il, dès lors, exiger que chaque technologie utilisée par les armées soit française ?

Pour l’amiral, la réponse est plus pragmatique.

La chaîne technologique mondiale est devenue trop imbriquée pour imaginer une indépendance absolue. Les semi-conducteurs en sont l’exemple le plus évident : leur conception et leur fabrication sont concentrées entre un nombre extrêmement limité de pays et d'entreprises.

La véritable question consiste donc à déterminer quelles dépendances sont acceptables.

Certaines briques peuvent être considérées comme suffisamment critiques pour justifier une maîtrise nationale ou européenne : l’hébergement de certaines données, des infrastructures cloud sensibles ou des capacités industrielles indispensables.

Pour le reste, l’efficacité opérationnelle demeure incontournable.

Une technologie française performante constitue naturellement le premier choix. Une solution européenne peut offrir un compromis satisfaisant. Et lorsqu’aucune alternative crédible n’existe, les armées peuvent avoir besoin de technologies américaines.

Le défi consiste à préserver le maximum de souveraineté sans sacrifier l’efficacité opérationnelle.

Une dépendance devient stratégique lorsqu’elle peut être utilisée

Cette approche conduit à une définition très militaire du risque.

Une menace ne dépend pas seulement de l’intention d’un acteur. Elle dépend aussi de sa capacité d’action.

Un partenaire peut rester un allié pendant des décennies. Mais s’il contrôle vos données, vos infrastructures, vos logiciels ou certains composants indispensables à vos opérations, il possède mécaniquement une capacité d’influence.

La question n’est donc pas de prédire s’il l’utilisera un jour.

Il s’agit de réduire, lorsque cela est possible, la capacité d’un acteur extérieur à interrompre ou contraindre une fonction essentielle.

La souveraineté devient alors moins une volonté de tout produire qu’une politique de maîtrise des dépendances.

L’Europe face à la bataille des semi-conducteurs

Le coût de la souveraineté

Cette stratégie a néanmoins un prix.

Construire une capacité industrielle avancée dans les semi-conducteurs exige des investissements qui se chiffrent en dizaines de milliards d’euros. À l’échelle française, l’effort devient considérable.

À l’échelle européenne, l’équation change.

Pour l’amiral, l’Union européenne possède la masse critique nécessaire. Reste à décider si elle souhaite réellement consacrer les moyens financiers nécessaires à ces capacités.

Car les autres puissances, elles, ont déjà fait de la technologie un élément explicite de leur stratégie.

La compétition entre les États-Unis et la Chine sur les semi-conducteurs le montre : la maîtrise des puces les plus avancées n’est plus considérée comme un simple sujet industriel. Elle touche directement à l’IA, à la défense et, plus largement, à la puissance économique.

L’autonomie technologique européenne devient donc aussi une question de priorité politique et financière.

Technologies duales : quand le civil et le militaire convergent

La défense ne peut plus innover seule

Pendant longtemps, l’industrie militaire a développé des technologies spécifiquement destinées aux armées, avec leurs propres cahiers des charges, leurs cycles industriels et leurs fournisseurs.

IA, drones, logiciels, communications, capteurs : les mêmes technologies se retrouvent aujourd’hui dans le civil et dans les armées. Une porosité croissante qui permet aussi à la défense de profiter plus rapidement des innovations développées sur les marchés civils.

Pour les entreprises, cette dualité offre un avantage économique évident. Dépendre uniquement de la commande militaire expose aux variations des budgets publics et à des volumes parfois faibles. Servir également des marchés civils permet d’augmenter les volumes, de diversifier les revenus et d’accélérer l’industrialisation.

Pour les armées, l’intérêt est tout aussi important : profiter de la vitesse d’innovation et de la capacité de production du marché civil.

Car le nouveau défi n’est plus seulement de produire des équipements extrêmement sophistiqués.

Il faut parfois être capable de produire vite, beaucoup et à un coût acceptable.

Le drone bouleverse l’économie de la guerre

Les drones montrent à quel point les règles ont changé.

Les armées ont longtemps raisonné autour de plateformes coûteuses, conçues pour rester opérationnelles pendant plusieurs décennies : avions, chars, frégates, sous-marins.

Les drones introduisent une logique presque inverse.

Ils peuvent être relativement peu coûteux, produits en masse et consommés très rapidement sur un théâtre d’opérations. Leur cycle technologique est également beaucoup plus court.

Commander aujourd’hui des dizaines de milliers d’appareils pour les stocker pendant des années peut ainsi conduire à disposer, au moment où ils seraient nécessaires, d’une flotte déjà technologiquement dépassée.

Difficile, dans ces conditions, d’acheter et de stocker des drones comme on achète une frégate. Un équipement conçu pour durer quarante ans et une technologie qui peut devenir obsolète en quelques mois ne peuvent pas suivre les mêmes cycles d’achat et de développement.

La guerre en Ukraine agit à cet égard comme un immense laboratoire de la guerre technologique contemporaine.

Le défi français : transformer les pépites en industriels

La créativité est là

Sur un point, l’amiral se montre particulièrement confiant : la France ne manque pas d’idées.

Dans les drones, les capteurs, les algorithmes ou d’autres technologies de défense, l’écosystème français fait preuve, selon lui, d’une réelle inventivité.

Le problème apparaît plus tard.

Créer une startup n’est pas créer un industriel.

Passer de quelques prototypes à une production de masse nécessite des capitaux, des clients, des usines, une chaîne d’approvisionnement et la capacité de supporter des cycles commerciaux parfois très longs.

Or la défense a longtemps suscité une certaine prudence chez une partie des investisseurs.

La transformation actuelle du contexte géopolitique commence à modifier cette perception, mais le financement du passage à l’échelle reste déterminant.

Startups et grands industriels sont complémentaires

Cette montée des startups ne signifie pas pour autant la disparition des grands groupes de défense.

Construire un sous-marin nucléaire, une frégate ou un système d’armes complexe nécessite une capacité d’intégration industrielle que peu d’acteurs au monde maîtrisent.

La startup intervient souvent ailleurs : un capteur plus performant, un nouvel algorithme, un système de propulsion ou une brique logicielle capable d’améliorer l’ensemble.

Startups et grands industriels ont surtout besoin les uns des autres. Les premières peuvent apporter rapidement une nouvelle technologie, un capteur ou une brique logicielle. Les seconds disposent des moyens nécessaires pour les intégrer dans des systèmes complexes et les produire à l’échelle.

L’IA transforme aussi la manière de commander

Dans les armées comme dans les entreprises, les dirigeants doivent comprendre la technologie

Jusqu’où un dirigeant doit-il comprendre les technologies qu’il utilise ? Personne ne demande à un PDG ou à un officier général de devenir ingénieur en IA. Mais difficile de déléguer entièrement ces sujets lorsqu’ils commencent à peser directement sur la stratégie.

La Marine possède sur ce point une culture particulière : lorsqu’on vit sur un bâtiment de combat ou un sous-marin, comprendre la machine fait partie du métier. Cette proximité avec la technique facilite peut-être l’appropriation des technologies numériques.

Mais la question est la même pour les entreprises : quel niveau de culture technologique faut-il donner aux dirigeants ? Faut-il former toute l’organisation ? S’appuyer sur quelques experts ? Faire émerger des « champions » capables de diffuser les usages ?

La réponse dépendra de chaque organisation. Mais l’IA ne peut plus rester cantonnée à la direction informatique.

Faire se rencontrer le bottom-up et le top-down

Dans les armées, l’innovation ne vient pas uniquement d’en haut. Elle naît aussi sur le terrain, lorsque des militaires confrontés à un problème opérationnel imaginent une solution, expérimentent un outil ou travaillent avec une startup.

Tout l’enjeu est ensuite de relier ces initiatives aux priorités décidées au sommet. Une bonne idée locale sans perspective d’industrialisation risque de rester isolée. À l’inverse, une stratégie technologique déconnectée des besoins opérationnels risque de produire des solutions peu utilisées.

Le défi : préserver la créativité du terrain tout en étant capable de passer à l’échelle.

De la supériorité militaire à la maîtrise technologique

Pendant des décennies, la puissance militaire s’est mesurée en soldats, en navires, en avions, en chars ou en missiles. Ces indicateurs n’ont évidemment pas disparu. Mais une nouvelle couche s’y superpose.

Qui fabrique les puces ? Qui possède les data centers ? Qui produit l’électricité nécessaire ? Par quels câbles circulent les données ? Qui maîtrise les logiciels et les modèles d’IA ? Et surtout : de qui dépend-on pour continuer à fonctionner ?

L’intelligence artificielle rend ces questions plus visibles parce qu’elle concentre une grande partie de ces dépendances dans une même chaîne technologique. Elle rappelle surtout une réalité que le numérique avait parfois fait oublier : derrière le logiciel, il y a toujours du physique.

Des usines. Des processeurs. De l’énergie. Des data centers. Des navires. Des câbles posés au fond des océans.

La souveraineté technologique ne consiste donc pas à rechercher une indépendance absolue. Elle consiste à savoir précisément où se trouvent ses dépendances, lesquelles peuvent être assumées et lesquelles deviennent trop critiques pour ne pas être maîtrisées.

Pour les armées comme pour les entreprises, cette question n’est désormais plus seulement technologique.

Elle est stratégique.

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Vos questions sur le sujet

L’IA repose sur toute une chaîne technologique : données, logiciels, semi-conducteurs, data centers et énergie. Pour les armées, l’enjeu est de profiter des technologies les plus performantes tout en évitant que certaines dépendances étrangères ne deviennent critiques.

Les câbles sous-marins sont essentiels aux échanges internationaux de données. Leur protection, comme celle de leurs points d’atterrage, est donc devenue un enjeu de souveraineté et de défense. La France occupe notamment une position stratégique grâce au hub de Marseille.

La souveraineté ne signifie pas tout produire soi-même, mais choisir les dépendances que l’on accepte. Lorsqu’une technologie est critique, l’enjeu est de disposer autant que possible d’une solution française ou européenne, sans sacrifier l’efficacité opérationnelle.

Une technologie duale peut avoir des usages à la fois civils et militaires. Drones, IA, logiciels ou capteurs permettent ainsi aux armées de bénéficier de l’innovation, de l’agilité et des capacités de production développées dans le monde civil.

Contrairement à une frégate ou un char conçus pour durer plusieurs décennies, certaines technologies évoluent très rapidement. Les drones obligent ainsi les armées à produire vite et en quantité, tout en évitant de constituer des stocks susceptibles de devenir rapidement obsolètes.

La France dispose, selon Jean Hausermann, d’un écosystème particulièrement créatif, notamment autour des drones. Le principal défi consiste à transformer ces « pépites » en acteurs capables de s’industrialiser, de produire à grande échelle et de travailler avec les grands groupes de défense.

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