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Interview
Sommées d'investir dans l'IA, les directions juridiques choisissent souvent l'outil avant d'avoir posé leurs process. Ancienne Legal Ops chez Leroy Merlin (groupe Adeo) et cofondatrice de Your Legal Angel, Amel Rechid défend l'ordre inverse, preuve à l'appui avec un projet d'analyse d'appels d'offres publics dans le BTP.
Anaïs Duffour
5
min de lecture
Amel Rechid, CEO et cofondatrice de Your Legal Angel, partage sa méthode pour intégrer l'IA en direction juridique.
En bref
Avant l'IA, une direction juridique doit qualifier et prioriser ses demandes, souvent reçues sans circuit défini.
Le besoin avant l’outil : partir de ses irritants les plus récurrents, les classer dans une matrice de priorisation, et seulement ensuite choisir la solution d’IA.
Un exemple concret dans le BTP : l’analyse des dossiers d’appels d’offres publics avec une grille co-construite avec les opérationnels, des règles gardées en interne et un LLM interchangeable.
Mails, messages Teams, appels, boîtes dédiées : dans beaucoup de directions juridiques, les demandes arrivent par tous les canaux, sans circuit défini. La fonction juridique figure pourtant parmi les cibles prioritaires des investissements en IA, alors que ses process sont rarement documentés. Résultat : on part de zéro, l'outil sous le bras.
Amel Rechid connaît ce terrain de l'intérieur. Juriste chez Leroy Merlin France dès 2016, puis responsable juridique et Legal Ops pour plusieurs sociétés du groupe Adeo, elle a cofondé Your Legal Angel avec Claire, son ancienne manager devenue directrice juridique. Créée en août 2025, la société conseille les directions juridiques et opère une marketplace dédiée à l'innovation juridique.
Cet échange est tiré de la 3e édition de « L'IA à la barre », votre rendez-vous bimensuel des transformations de l'IA dans le secteur du droit.
Le constat : des demandes juridiques qui arrivent par tous les canaux
Des sollicitations sans circuit
Une direction juridique est transverse par nature : elle accompagne la stratégie de l'entreprise sur tous les sujets à la fois. Chez Leroy Merlin, Amel l'a vécu concrètement : les 140 magasins pouvaient appeler l'équipe chaque jour pour une multitude de petites questions.
Premier chantier : organiser l'activité, la prioriser, et rendre ces choix lisibles pour des opérationnels qui doivent comprendre que leur demande est une parmi des centaines.
Une documentation publiée n'est pas une documentation lue
Second chantier : la communication. Mettre une documentation sur l'intranet ne garantit pas qu'elle soit consultée. D'où l'intérêt du legal design : vulgariser le droit et se mettre à la place de l'opérationnel pour lui pousser la bonne recommandation au bon moment.
Ce qu'il faut repenser avant de lancer un projet IA
Une matrice de priorisation avant tout
Le scénario qu'Amel rencontre le plus : la direction juridique choisit un outil (Legora, ChatGPT Enterprise…), puis cherche des cas d'usage à lui associer. Pour elle, il faut raisonner exactement à l'inverse.
On liste d'abord les besoins et les irritants qui créent le plus de valeur et de récurrence. On les classe dans une matrice de priorisation. On distingue les cas d'usage rapides à déployer de ceux, plus structurants, qui exigent un projet dédié pour organiser documentation et données.
Des gains d'efficience à mesurer honnêtement
Elle relativise les gains de 20 à 30 % souvent annoncés, parfois 50 %. Quand on mesure réellement les cas d'usage IA dans une direction juridique, on n'atteint pas encore 20 %. Et une direction sursollicitée ne devient pas plus fluide pour autant.
Un choix d'outil agnostique
Your Legal Angel recense les solutions d'IA juridique du marché et les évalue sans discours commercial : cas d'usage métier plutôt que fonctionnalités, connexion au système d'information, sécurité, hébergement et budget. Les prix varient parfois du simple au double sans raison évidente.
« On ne pense pas à l'outil avant de poser le process. C'est d'abord le process, puis l'outil qui va être pertinent. »
Exemple concret : l'IA au service des appels d'offres publics dans le BTP
La situation de départ : des centaines de documents par dossier
Pour illustrer cette méthode, Amel revient sur une transformation accompagnée par Your Legal Angel, chez un client dont elle ne peut citer que le secteur : un groupe familial du BTP qui répond à des appels d'offres publics. Chaque dossier compte des centaines de documents, que la direction juridique passe au crible avec les opérationnels avant toute décision de répondre. Chaque projet pèse plusieurs dizaines de millions d'euros ; sur 200 projets par an, le chiffre d'affaires potentiel se compte en milliards.
Ce qui a changé : une grille d'analyse co-construite avec les opérationnels
Face aux limites des outils classiques, le projet a avancé par étapes : cadrage du besoin, écoute des opérationnels, puis construction de la grille d'analyse. Celle-ci intègre la matrice des risques et de nouveaux critères, comme la RSE désormais exigée par les clients. Objectif : fournir au directeur de projet des recommandations juridiques, techniques, commerciales et opérationnelles, et pointer les éléments à négocier car en écart avec la politique contractuelle.
Le rôle de l'IA : pas de boîte noire, pas de dépendance
L'analyse repose sur le LLM de Claude, complété par une couche qui garde en interne la maîtrise des règles d'analyse. Les sources de droit sont mises à jour par l'équipe pour réduire les risques d'hallucination. Gemini, OpenAI et Mistral ont aussi été testés pour que le modèle reste interchangeable : quand un outil devient inaccessible, lors d'une crise géopolitique par exemple, tout le savoir-faire développé dedans est bloqué. Résultat : une analyse jugée fiable et à forte valeur pour l'entreprise, qui sort actuellement de sa phase de POC.
Le rôle du juriste évolue en conséquence : il devient le concepteur de l'outil, garant du contexte, des instructions, des règles d'évaluation et de l'intégration des évolutions du droit positif.
Le juridique, entrant stratégique plutôt que fonction support
Embarquer les métiers pour ne pas être contourné
Si la direction juridique ne structure pas de projet IA avec les opérationnels, ceux-ci construiront seuls leurs cas d'usage juridiques, en la contournant. Le projet le plus marquant qu'Amel ait accompagné a été mené main dans la main avec eux, avec une valeur ressentie des deux côtés. Les directions juridiques qui s'y engagent font figure de précurseurs face à des fonctions plus attentistes.
Pitcher une feuille de route pour obtenir les moyens
Souvent parent pauvre des projets de digitalisation, la direction juridique gagne à soigner son storytelling : une feuille de route séquencée, projet après projet, présentée avec pédagogie. Ce discours professionnalisé est mieux reconnu par la DSI et les équipes transformation.
« Quand le juridique reprend la main sur ses projets et les a bien structurés, c'est vraiment un feu d'artifice : on voit la création de valeur et on ressent tout de suite l'utilité de la direction juridique. »
3 conseils pour lancer l’IA dans votre direction juridique.
Pour passer à l’action, Amel recommande trois réflexes. D’abord, se former et faire sa veille en continu, grâce aux newsletters, aux contenus pratiques et aux échanges entre pairs. Ensuite, partir de son propre besoin plutôt que de l’outil du voisin : ce qui fonctionne ailleurs ne répond pas forcément à vos irritants. Enfin, faire alliance avec la DSI et les équipes IA et data pour structurer vos données juridiques et porter des projets utiles à toute l’entreprise. L’enjeu : faire de la direction juridique un acteur stratégique, et non plus une simple fonction support.
Retrouvez chaque édition d'« IA à la barre », le rendez-vous bimensuel sur les transformations de l'IA dans le droit : abonnez-vous ici.
Pour suivre Amel Rechid : son profil LinkedIn, le site de Your Legal Angel et son canal WhatsApp d'échange entre pairs, pour retrouver ses actus en avant-première.
On train forme les cabinets, les études et les directions juridiques, avec des trainers praticiens du droit.
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