Blog / Veille IA
Interview
Pas de droits télé, des contrats de sponsoring qui se signent en deux ans, des recrutements impossibles. Pour David Laniel, ex-cofondateur du club GameWard, c’est précisément ce qui a rendu l’IA indispensable. Retour d’expérience d’un dirigeant qui a appris à faire plus malgré des moyens limités.
William Rivals
5
min de lecture
David Laniel, fondateur d'Impalma et ex-cofondateur de GameWard, partage son retour d'expérience sur l'IA et l'esport
En bref
Sans droits médias, un club eSport vit de sa marque et de ses partenaires : l'IA y comble des postes qu'on ne peut pas ouvrir.
L'IA prend en charge l'exécution ; la stratégie en amont et la validation en aval restent humaines.
L'erreur la plus coûteuse pour un dirigeant : attendre, ou chercher un « responsable IA » au profil introuvable.
Un club professionnel sans droits télé, dont les levées de fonds se sont tassées et dont chaque contrat de sponsoring demande des mois de négociation. C'est la réalité de l'eSport français depuis 2022. Dans ce contexte, l'IA n'a rien d'un gadget : elle permet de faire ce qu'on n'a pas les moyens de recruter.
David Laniel l'a vécu de l'intérieur. Cofondateur en 2018 de Sigma Esports, la structure qui porte le club professionnel GameWard, il en a piloté l'encadrement des équipes, la finance et la stratégie jusqu'en juin 2026. Il a depuis fondé Impalma, qui accompagne les dirigeants dans l'intégration de l'IA. Pour Plan de jeu, il raconte ce que l'eSport peut apprendre au sport traditionnel.
Un club sans droits télé vit de sa marque
À la fin des années 2010, le secteur misait sur des droits médias. Ils ne sont jamais arrivés. Sur Twitch, les fans regardent gratuitement, et aucune plateforme concurrente (YouTube Gaming, Facebook Gaming, Mixer…) n'a entamé sa domination.
En 2021-2022, avec le tassement des levées de fonds, l'heure est à la rentabilité. GameWard avait levé environ 1 million d'euros au total, quand d'autres structures levaient 20 à 50 millions. Les partenariats deviennent la principale source de revenus : des cycles de vente de 12 à 24 mois, des montants souvent à six chiffres et, à chaque fois, un package d'activation sur mesure avec ses KPI et son reporting.
Avec Sodebo, contacté début 2022, près de 2 ans se sont écoulés entre le premier échange et le lancement, en passant par une agence.
« Tu peux avoir les meilleurs résultats du monde, ce qui te fait vivre, ce sont tes partenariats, ton merchandising. Finalement, c'est la marque. »
Un temps d'avance sur le foot
Cette contrainte oblige à innover : signature olfactive « Face Everything » glissée dans le merchandising, mascotte 3D baptisée Gwardian, partenariat public-privé avec la ville de Boulogne, staff performance avec ostéopathes, psychologues, nutritionnistes et un chercheur pendant trois ans.
Invité à un séminaire de la LFP en février 2020, David Laniel s'en étonne : ce que les clubs de foot présentaient comme des révolutions, l'eSport était né avec.
Faire sans recruter
« On avait plein de choses à faire, mais on n'était pas en mesure de recruter pour les faire. » Premier chantier choisi : la prospection commerciale, chronophage et ingrate. David Laniel construit ses propres agents avec Make et de l'IA. Ils se renseignent sur l'entreprise ciblée, son actualité et celle de l'interlocuteur, puis rédigent une accroche reliée aux offres du club.
L'IA ne rend pas expert
Le résultat ? « Pas trop mal », et il assume la nuance. La prospection n'a jamais été son métier. Avec l'expertise d'un commercial, il aurait automatisé une méthode éprouvée ; sans elle, il a surtout accéléré une méthode qui restait à construire.
« L'IA ne va pas te rendre expert sur des sujets sur lesquels tu n'es pas bon. »
Faire adopter l'IA par une équipe réticente
Le frein qu'il entend le plus souvent : « J'ai testé, l'IA ne comprend pas ce que je veux. » Sa réponse : demander à chacun de montrer son quotidien, prendre une tâche réelle et montrer comment l'IA l'accélère. Chez GameWard, qui produisait beaucoup de vidéos, la relecture des sous-titres a suffi à lever les résistances.
« Ça te prend deux secondes et ça maintient ta légitimité. »
Même logique pour les propositions commerciales : à partir d'un compte rendu client, l'IA monte la propale avec les modèles maison. « Le nombre d'heures que j'ai passées à faire des slides… plus jamais ! » Son repère : une heure passée avec un collaborateur doit lui faire gagner une heure par semaine.
L'IA exécute, l'humain répond de ce qui sort
Pour David Laniel, deux choses échappent à l'IA. La stratégie en amont, car il faut être expert pour savoir ce que l'on cherche. Et la validation en aval, car quelqu'un reste responsable du résultat. Entre les deux, l'exécution, souvent sans valeur ajoutée, peut être largement déléguée : plus besoin d'écrire une formule pour construire un fichier Excel.
« Si c'est toi qui lui as demandé quelque chose, c'est toi qui es responsable du contenu. »
Donner son enjeu, pas des ordres
Son premier conseil : ne jamais demander à l'IA « quoi faire », mais lui expliquer son enjeu et la laisser proposer. Il termine la plupart de ses prompts par « Qu'en penses-tu ? » pour se faire challenger, puis vérifie les sources de chaque donnée.
Confidentialité : cocher la bonne case
Le minimum : désactiver l'utilisation de ses données pour l'entraînement des modèles, un réglage souvent ignoré sur les versions gratuites. Les données RH et personnelles demandent une vigilance particulière. Reste une question de fond : quelle confiance accorder à des solutions américaines, compte tenu des enjeux de souveraineté ?
Aux dirigeants : n'attendez pas
David Laniel a vu les premiers échecs de déploiement : une licence Copilot pour tous, « allez, bonne chance ». Il recommande un audit rapide (usages actuels, process clés, gouvernance), le choix d'un niveau technologique, d'une licence cloud partagée à un outil interne sur mesure, puis une feuille de route priorisée sur les vrais gains.
Deux erreurs à éviter. Attendre, parce que « c'est trop complexe » ou « trop cher ». Et vouloir recruter un responsable IA qui cumulerait développement, compréhension business et conduite du changement : un profil rare, rarement payé à son niveau. D'où le choix d'un accompagnement externe, qu'il porte avec Impalma aux côtés d'un associé technique.
« Ce n'est pas un sujet de DSI, c'est un sujet de dirigeant. »
Quand les revenus sont fragiles, l'IA devient un levier de rentabilité, à condition de garder l'expertise et la responsabilité côté humain. L'eSport l'a compris par nécessité ; clubs, ligues et fédérations peuvent en profiter sans attendre.
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