Michel Paulin : « La souveraineté numérique, c’est d’abord retrouver la liberté de choix »
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Télécoms, cloud, intelligence artificielle, quantique : pour l'ancien directeur général d'OVHcloud, désormais président de la filière du logiciel et des solutions numériques de confiance, ces sujets répondent à une même question. Comment permettre à l'Europe de retrouver une véritable liberté de choix face aux grandes puissances technologiques ? Si le continent continue d'innover dans des domaines clés, il peine encore à transformer ses avancées en champions mondiaux capables de rivaliser avec les géants américains ou chinois. Des infrastructures télécoms au cloud, du financement des startups à la commande publique, Michel Paulin dessine les contours d'une stratégie où la souveraineté numérique ne relève ni du protectionnisme ni de l'autarcie, mais d'une autonomie stratégique retrouvée.
L’Europe n’a plus vraiment le luxe de l’insouciance technologique. Après des années de mondialisation fondée sur le libre-échange et l’interdépendance, le retour des rapports de force géopolitiques oblige le Vieux Continent à reconsidérer sa dépendance numérique.
Le constat dépasse largement la seule question industrielle. Le numérique est désormais devenu un enjeu politique et stratégique comparable à l'énergie, à la santé ou à la défense. Le numérique est devenu un enjeu politique et stratégique comparable à l’énergie, à la santé ou à la défense. Et la « souveraineté numérique », longtemps reléguée au second plan, s’impose désormais dans les agendas européens.
L’enjeu, insiste-t-il, n’est pourtant pas de construire une forteresse technologique européenne. Il s’agit plutôt de retrouver une capacité de choix face à des acteurs américains devenus incontournables et à une Chine qui développe son propre modèle technologique.
« Ma définition de la souveraineté, c’est la liberté de choix, en toute transparence et en toute connaissance de cause des conséquences », résume Michel Paulin.
Des télécoms européens trop fragmentés
Son diagnostic prend racine dans les télécommunications, secteur dans lequel il a passé une large partie de sa carrière. Michel Paulin a notamment dirigé Neuf Cegetel, devenu le deuxième opérateur fixe français avant son rapprochement avec SFR, puis SFR lui-même.
Face aux difficultés de l'opérateur, il évoque aujourd’hui une certaine « tristesse », notamment pour les salariés d’une entreprise qui fut l’un des pionniers de la libéralisation des télécoms en France. Mais il y voit aussi une leçon : dans les technologies, une stratégie exclusivement financière ne peut se substituer durablement à une vision industrielle.
A ses yeux, la question de la consolidation doit toutefois être posée à l’échelle européenne plutôt que française. Avec plus d’une centaine d’opérateurs sur le continent, contre un nombre beaucoup plus réduit aux Etats-Unis ou en Chine, l’industrie européenne reste extrêmement fragmentée.
Cette concurrence a bénéficié aux consommateurs, en contribuant à maintenir les tarifs télécoms européens à des niveaux très bas. Mais elle a aussi réduit la capacité d’investissement des opérateurs dans les infrastructures fixes et mobiles.
Or le retour de l’intelligence artificielle au premier plan remet justement les infrastructures au centre du jeu économique.
Pendant des années, l’industrie technologique a considéré que l’essentiel de la valeur se trouvait dans les services et les applications, au sommet de la pile technologique. Les infrastructures étaient davantage vues comme des actifs lourds dont les entreprises pouvaient se délester.
« On voit en ce moment, en particulier avec l’avènement de l’IA, que la valeur est peut-être inégalement répartie sur l’ensemble du stack », souligne Michel Paulin.
GPU, centres de données, réseaux, énergie : l’explosion de l’IA générative a redonné une importance stratégique aux couches physiques de l’économie numérique. Nvidia en constitue l’illustration la plus spectaculaire.
Cette évolution invite également à reconsidérer certaines décisions passées des opérateurs télécoms européens, qui ont vendu des tours, des réseaux ou d’autres infrastructures alors même que ces actifs retrouvent aujourd’hui une place centrale dans la création de valeur.
Le cloud, première grande dépendance
Le cloud constitue à ses yeux l’un des exemples les plus visibles de cette perte de maîtrise.
Lorsqu’il rejoint OVHcloud en 2018, la souveraineté numérique reste encore un sujet relativement marginal. L’entreprise française, qui réalise alors environ 400 millions d’euros de chiffre d’affaires, cherche à s’imposer face aux hyperscalers américains.
Six ans plus tard, lorsque Michel Paulin quitte ses fonctions, son chiffre d’affaires a franchi le milliard d’euros. Une trajectoire qu’il utilise pour contester une idée profondément installée dans les directions informatiques européennes : celle selon laquelle il n’existerait pas d’alternative crédible aux géants américains.
Il raconte avoir régulièrement rencontré des prospects convaincus qu’OVHcloud ne possédait pas les produits nécessaires, sans toujours être capables de préciser lesquels leur manquaient. Une illustration, selon lui, de la puissance du « narratif » construit par les acteurs dominants.
Cette domination produit désormais un second problème : le verrouillage des clients.
Une entreprise ayant bâti l’intégralité de son système d’information sur les technologies d’un fournisseur unique peut difficilement changer de prestataire lorsque ses tarifs ou ses conditions contractuelles évoluent. Le risque n’est donc plus uniquement technologique. Il devient économique et stratégique.
D’où la solution défendue par Michel Paulin : le « multi ».
Multicloud, systèmes d’exploitation multiples et, désormais, recours à plusieurs modèles d’intelligence artificielle doivent permettre aux entreprises de répartir leurs dépendances. L’objectif n’est pas de bannir les technologies américaines, mais d’éviter qu’un seul fournisseur devienne indispensable.
Pour une grande entreprise utilisant deux ou trois fournisseurs cloud, « un des deux ou trois que vous avez choisis devrait être européen », estime-t-il.
Avec l’IA, le risque de dépendance change d’échelle
L’arrivée de l’intelligence artificielle générative renforce encore cette problématique.
Les entreprises sont confrontées à une injonction contradictoire : privilégier des technologies européennes afin de réduire leur dépendance, tout en cherchant à accéder aux modèles les plus performants du marché, souvent développés par les groupes américains.
Cette opposition apparaît pourtant réductrice.
Toutes les tâches d’une entreprise ne nécessitent pas le modèle d’IA le plus puissant disponible. Pour générer une présentation ou traiter certains usages internes, un modèle plus léger ou européen peut offrir un rapport prix-performance suffisant, tout en apportant davantage de garanties sur la confidentialité ou la localisation des données.
Il utilise une comparaison automobile : ce n’est pas parce qu’une voiture peut atteindre 500 km/h qu’une entreprise doit équiper toute sa flotte avec ce modèle.
Cette approche par les usages doit également renforcer la résilience. Car l’hypothèse d’une restriction d’accès à certaines technologies américaines n’est plus, selon lui, un scénario de science-fiction.
Restrictions sur les GPU, accès à certains services ou effets de décisions géopolitiques : le numérique peut désormais être utilisé comme un instrument de rapport de force entre Etats.
Michel Paulin ne prédit pas nécessairement un « grand débranchement » dans lequel l’Europe perdrait brutalement accès à l’ensemble des services numériques américains. Il considère en revanche que la simple possibilité de telles restrictions crée une asymétrie stratégique.
Une dépendance technologique excessive peut ainsi peser sur la capacité de l’Europe à appliquer ses propres règles, notamment lorsqu’elles concernent les positions dominantes des grandes plateformes.
Le problème européen n’est pas d’inventer, mais de grandir
Pour autant, Michel Paulin ne considère pas l’Europe comme condamnée à devenir une simple consommatrice des technologies américaines et asiatiques.
Son diagnostic est même presque inverse : sur la recherche fondamentale et la deeptech, le continent reste selon lui au meilleur niveau mondial.
« L’innovation européenne n’a rien à envier fondamentalement à l’innovation chinoise ou américaine », assure-t-il.
Le véritable problème arrive après.
L’Europe sait créer des entreprises technologiques, mais peine à leur permettre de changer d’échelle. Cloud, IA, infrastructures ou quantique nécessitent désormais des investissements qui se comptent en centaines de millions, voire en milliards d’euros.
Les marchés de capitaux américains offrent aux entreprises technologiques un accès à des financements beaucoup plus profonds. En Europe, les entreprises prometteuses sont alors confrontées à un dilemme : chercher leurs capitaux aux Etats-Unis, se faire racheter par des investisseurs étrangers ou poursuivre leur croissance avec des moyens sensiblement plus limités.
Mistral AI représente à ses yeux un exemple de la capacité européenne à rester dans la course. OVHcloud pourrait également tirer parti de sa maîtrise de l’infrastructure pour remonter vers les couches de l’intelligence artificielle.
Car le nouvel enjeu consiste à conserver le maximum de valeur sur le continent.
Un centre de données installé en France ne suffit pas nécessairement à garantir cette création de valeur si les GPU, les composants mémoire, les logiciels et l’exploitation sont fournis par des entreprises étrangères. La localisation physique de l’infrastructure ne se confond donc pas avec la souveraineté économique.
Il faut raisonner sur l’ensemble de la chaîne : foncier, énergie, centres de données, semi-conducteurs, cloud, logiciels et modèles d’IA.
Faire de la commande un outil de politique industrielle
Le financement n’est cependant qu’une partie de l’équation. Encore faut-il donner des clients aux entreprises européennes.
Michel Paulin plaide ainsi pour une réorientation de la commande, publique comme privée. L’administration doit montrer l’exemple, estime-t-il, mais son poids reste limité par rapport à celui de l’ensemble des grandes entreprises européennes.
Le dirigeant défend donc une forme de préférence technologique assumée, non pas en fermant le marché aux fournisseurs étrangers, mais en consacrant une fraction supplémentaire des dépenses numériques aux solutions françaises et européennes.
Même un déplacement relativement faible des budgets aurait, selon lui, des effets importants sur l’écosystème : davantage de chiffre d’affaires pour les éditeurs, donc davantage de capacité à recruter, à financer leur R&D et à investir.
La filière qu’il préside cherche dans cette optique à rendre les alternatives plus visibles, notamment à travers un catalogue de plusieurs milliers de solutions françaises, mais aussi des opérations de mise en relation entre fournisseurs et clients.
Sur la réglementation, Michel Paulin appelle moins à créer de nouveaux textes qu’à appliquer ceux qui existent déjà.
L’Europe a beaucoup réglementé le numérique. Elle doit désormais, selon lui, accepter le rapport de force nécessaire pour faire respecter ses propres règles, notamment face aux grandes plateformes bénéficiant d’effets de réseau et de positions dominantes.
Le quantique, prochain test industriel européen
Cette même grille de lecture se retrouve dans un domaine encore émergent : l’informatique quantique.
Michel Paulin préside désormais le conseil d’administration de Quandela, entreprise française spécialisée dans les ordinateurs quantiques photoniques.
A ses yeux, le quantique pourrait constituer la prochaine grande rupture informatique. La technologie doit notamment permettre de traiter certains problèmes extrêmement complexes beaucoup plus rapidement que les ordinateurs classiques.
La cryptographie est l’un des domaines les plus connus. Mais Michel Paulin voit également des perspectives dans l’énergie, la conception de nouvelles molécules ou l’intelligence artificielle.
Les systèmes hybrides associant processeurs graphiques et calculateurs quantiques pourraient notamment accélérer certains entraînements de modèles tout en répondant à l’un des principaux problèmes de l’IA actuelle : son besoin croissant en puissance de calcul et en énergie.
La France dispose ici d’une carte inhabituelle. Plusieurs technologies quantiques y sont développées par des entreprises issues d’un écosystème de recherche comprenant notamment le CNRS, le CEA, l’Ecole polytechnique et l’Ecole normale supérieure.
Mais l’histoire pourrait se répéter.
Des concurrents américains lèvent déjà des montants considérables, tandis que la Chine investit massivement dans le secteur. La question n’est donc plus seulement de savoir si les chercheurs européens peuvent développer une technologie compétitive, mais si leurs entreprises disposeront des capitaux et des commandes nécessaires pour l’industrialiser.
« On est au top mondial », estime Michel Paulin à propos de l’écosystème français. « Maintenant, la question, c’est : est-ce qu’on est capables de financer ces entreprises pour qu’elles soient dans la course ? »
Passer de la souveraineté défensive à l’autonomie stratégique
Du démantèlement des infrastructures télécoms à la domination du cloud américain, de la course à l’IA aux investissements dans le quantique, le même fil rouge traverse ainsi le parcours de Michel Paulin : l’Europe a trop souvent dissocié innovation technologique et politique industrielle.
L’ancien patron d’OVHcloud ne plaide pourtant pas pour le protectionnisme.
Le monde technologique restera interdépendant. Aucun continent ne peut raisonnablement maîtriser seul l’intégralité des composants, logiciels et infrastructures nécessaires à son économie numérique.
Mais l’Europe doit posséder suffisamment de briques stratégiques pour négocier avec ses partenaires à armes moins inégales.
L’enjeu est donc moins l’indépendance absolue que « l’autonomie stratégique » : disposer d’acteurs européens suffisamment puissants dans le cloud, le logiciel, l’intelligence artificielle, la photonique ou le quantique pour conserver une capacité de choix.
Les technologies et les entrepreneurs sont là, estime Michel Paulin. Reste à créer les conditions pour qu’ils deviennent des industriels mondiaux.
Après avoir longtemps fait de la concurrence et du prix les principaux critères de sa politique numérique, l’Europe se trouve ainsi confrontée à une question plus difficile : combien est-elle prête à investir pour ne pas dépendre, demain, des technologies conçues, financées et contrôlées ailleurs ?
